Depuis des décennies, afin de placer les peuples devant le fait accompli, certains font obstruction au débat sur la question des langues en Europe et dans le monde. L’équité, ça commence au bout de la langue.

Le but est clair : assurer à l’anglais la position de langue unique, c’est-à-dire bien plus que le rôle occupé jadis par le latin, une langue sans lien avec quelque nation que ce soit, donc neutre.

L’anglais est fortement lié à une puissance qui, par son biais, a toutes les facilités pour imposer son point de vue, ses normes, sa façon de voir le monde, ses choix, ses produits.

Il ne peut y avoir d’équité là où celui qui s’exprime dans sa langue natale laisse, et même impose, tout l’effort à son interlocuteur sans que celui-ci parvienne à se hisser à son niveau d’élocution.

Le jeu de la communication est truqué, faussé. C’est un jeu de dupes. Et pourtant, ça marche.

L’aliénation culturelle est en marche. Elle consiste à amener les natifs non anglophones (au moins 92% de l’humanité) à penser dans une langue qui n’est pas la leur. L’aliénation, c’est l’état d’un individu devenu ou rendu inapte à se connaître soi-même.

L’aliénation le prive de ses racines, de son passé, de la mémoire et du patrimoine culturels de l’entité à laquelle il appartient. Faire en sorte que l’individu devienne comme étranger à soimême et tombe dans un état de dépendance, c’est lui offrir deux chaises et l’inviter à s’asseoir entre les deux. L’aliénation hypothèque son avenir et plus encore celui des générations qui, trop tard, découvriront un bien triste héritage après la disparition des coupables.

Le Petit Robert reprend la définition philosophique suivante de Hegel et de Marx sous le mot allemand “Entfremdung” : “État de l’individu qui, par suite des conditions extérieures (économiques, politiques, religieuses), cesse de s’appartenir, est traité comme une chose, devient esclave des choses et des conquêtes même de l’humanité qui se retournent contre lui.”

Socrate disait : “Connais-toi toi-même !”. Aujourd’hui, parents d’élèves, enseignants et autorités de l’éducation sont incapables de s’indigner face au processus d’aliénation qui conduit une partie de la jeunesse à s’ignorer elle-même et à singer ce qui lui semble être au dessus de tout (“USA über alles !” = Les États-Unis au-dessus de tout !). Ce processus est déjà lancé. L’une de ses manifestations les plus visibles, dans laquelle la crétinisation et mercantilisme vont de pair, a les traits hideux d’Halloween.

L’illettrisme suscite des inquiétudes, mais pas les sacrifices qu’impose la course à l’anglais. Faut-il incriminer les jeunes si, faute de connaissance de soi-même, beaucoup d’entre eux sont si mal dans leur peau ?

Henri Masson